01 avril 2026 04:30
Mauvaise Pioche : quand Gérard Jugnot réunit le Splendid et la Bande à Fifi
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©Pan Distribution
Le 11 octobre 2019, à 20h44 précises, Le Parisien publie un bandeau "Exclusif" : Xavier Dupont de Ligonnès, l'homme le plus recherché de France, a été arrêté à l'aéroport de Glasgow. Pendant quelques heures, la France entière retient son souffle. Les chaînes d'information en continu s'emballent, les réseaux sociaux s'enflamment, les rédactions du monde entier relaient l'information. Puis, le lendemain à 12h55, tout s'effondre : l'homme arrêté n'est pas le suspect du quintuple meurtre de Nantes, mais Guy Joao, un paisible retraité de 70 ans qui rejoignait son épouse écossaise.
C'est cette incroyable méprise qui a inspiré à Gérard Jugnot son treizième long-métrage, Mauvaise Pioche, en salles ce mercredi 1er avril 2026, exactement quinze ans jour pour jour après la disparition de Xavier Dupont de Ligonnès.
L'histoire vraie derrière la fiction
Guy Joao, ancien salarié de Renault vivant à Limay dans les Yvelines, avait embarqué à Roissy pour rejoindre Glasgow. À son arrivée, les policiers écossais l'interpellent sur la base d'une dénonciation anonyme. Ses empreintes digitales correspondent "partiellement" : 5 points sur 13, à celles du fugitif nantais.
Placé en garde à vue, à l'isolement, il est interrogé pendant des heures sans comprendre ce qui lui arrive. La question revient en boucle : "Comment vous appelez-vous ?"
Pendant ce temps, en France, c'est le chaos. Les médias ont annoncé l'arrestation comme un fait établi. Les voisins de Guy Joao à Limay voient débarquer les caméras et les policiers qui perquisitionnent sa maison. Ce n'est que 26 heures plus tard, après un test ADN, que la méprise est officiellement reconnue.
Guy Joao n'a jamais reçu d'excuses officielles. "Il n'y a pas eu d'excuses, que des justifications", avait-il confié à franceinfo quelques mois après l'incident. Il est décédé en mai 2021 à 71 ans, des suites d'une longue maladie, sans avoir obtenu les excuses qu'il espérait.
Le cinéma comme éclairage de l'absurde
Dans Mauvaise Pioche, le réalisateur transpose l'histoire en la fictionnalisant. Son personnage s'appelle Serge Martin, pas Guy Joao. L'arrestation a lieu dans un aéroport italien, pas écossais. Mais le cœur du sujet reste intact : un homme ordinaire propulsé malgré lui au centre d'une tempête médiatique, devenant le visage d'un scandale national avant même que quiconque ait vérifié son identité.
Fidèle à sa démarche, le cinéaste transforme cette matière grave en comédie sociale.
Le Splendid rencontre la Bande à Fifi
Pour cette comédie de troupe, Gérard Jugnot a réuni un casting qui fait le pont entre deux générations de la comédie française. D'un côté, ses complices historiques du Splendid : Thierry Lhermitte, qu'il retrouve pour la première fois depuis des années devant sa caméra, mais aussi Michèle Laroque et Zabou Breitman.
De l'autre, la nouvelle garde incarnée par Philippe Lacheau, Reem Kherici et Charlotte Gabris : la fameuse "Bande à Fifi". C'est la première fois que Gérard Jugnot dirige Philippe Lacheau, alors que l'inverse s'est déjà produit. Dans Mauvaise Pioche, Lacheau incarne Grégory Vassilian, tandis que Thierry Lhermitte joue Laurent Malbec. Jean-Pierre Darroussin endosse le rôle du Commissaire Taillade, et François Morel, Philippe Duquesne et Claudia Bacos complètent la distribution.
Une satire de l'emballement médiatique
Au-delà du quiproquo comique, Mauvaise Pioche s'attaque à un sujet brûlant : la vitesse de l'information à l'ère des chaînes d'info en continu et des réseaux sociaux et l'affaire Guy Joao illustre parfaitement les dérives du système médiatique contemporain.
En octobre 2019, plusieurs rédactions avaient croisé l'information auprès de sources policières qu'elles considéraient fiables. L'AFP elle-même avait confirmé l'arrestation sur la base de "quatre sources distinctes proches de l'enquête française". Toutes s'étaient trompées. Le film explore ce que devient un homme quand son visage est associé, ne serait-ce que quelques heures, à celui d'un criminel présumé. Comment reprendre une vie normale quand Google associe désormais votre nom à celui d'un tueur ? Comment supporter le regard des voisins, des collègues, des inconnus ?
En choisissant de sortir son film le 1er avril 2026, Gérard Jugnot ne pouvait ignorer la coïncidence calendaire. Le 3 avril 2011, les premiers meurtres auraient été commis selon les enquêteurs. Le 21 avril 2011, les corps étaient découverts.
Quinze ans plus tard, l'affaire reste non élucidée et un retraité innocent en a payé le prix fort.
Mauvaise Pioche lui rend, à sa manière, un hommage posthume.